Aujourd'hui, petite entorse au débit constant du Moonmotel.
Aujourd'hui, je vous laisse en compagnie d'un copieux article.
Je me suis longtemps contenté d'interventions lapidaires sur les forums en me disant que cela ne valait pas vraiment la peine de développer mes griefs vis à vis de la Science-Fiction, du fandom et de tous les machins orbitant tout autour. Et puis, à force d'en parler à droite et à gauche, à voir que certaines opinions partagées ne sont jamais exprimées, on se dit qu'il faudra bien à un moment ou à un autre que ça sorte. Jusqu'ici, j'ignorais comment et à vrai dire, j'avais encore du mal à formaliser correctement ma pensée. Et le temps passe.
L'avenir précisera le timing exact, mais nous sommes à la veille d'une belle tempête dans un verre d'eau. Nous verrons des dizaines de pages de forums gavées de réactions indignées ; nous les verrons ponctuées de vannes à l'emporte-pièce et de traits d'esprit à l'avenant.
La plume de Fabrice Colin en sera la cause, suite à son article fraîchement publié sur le Cafard intitulé « esthétique du lâcher-prise », que je vous laisse lire avant de reprendre ici.
Et puisque je suis le premier à me plaindre du manque de prise de parole dans un milieu où domine la voix chevrotante du genre qui nous intéresse ici, je me dois à mon tour d'y aller de mes deux sous. Considérez ce qui suit comme un devoir de tea boy.
À noter que cet article est partie intégrante d'un faisceau de réflexions autour de la question de l'avenir de la Science-Fiction :
1. Systar, « La troisième dépossession » ;
2. Epikt, « Contre la science-fiction ? Vraiment ? ».
Ce qui n'était que des allusions, des traits brefs ou des détours pratiques dans les conversations forme maintenant les prémisses d'un propos à développer. Ce genre, on le nomme la SF-F-F, qu'on réduit parfois à Science-Fiction, qu'on étend d'autres fois à l'Imaginaire.
Soit le genre.
Ainsi, nous voudrions le jeter aux orties et dans la même seconde le voir s'épanouir. Où donc se situe le problème ? Cette fichue SF ne nous satisfait-elle plus du tout ?
Ou voulons-nous y apporter quelque chose que des "syndics" autoproclamés refusent ? Sommes-nous sans le savoir sur le point de fabriquer un autre genre, détruisons-nous le premier, ou sommes-nous tout simplement sur le bord du gouffre et à quelques secondes de l'oubli ?
Doit-on alors se satisfaire de l'état actuel des choses ? En a-t-on encore seulement quelque chose à foutre ?
Je parle ici de SF, mais par pure intuition, je ne pense pas qu'elle soit la seule concernée : ce n'est pas tant une tempête dans un verre d'eau qu'un phénomène répété sur une infinité de petites scènes locales.
Pour reprendre les propos de Fabrice Colin, nous avons affaire à une « dynamique de glorification quasi systématique des acteurs du milieu, outrances sémantiques à l’appui », ce que nous pourrions aussi assimiler à un dogme, rien de moins et avec tout ce que cela compte de patriarches, de routards évangélistes, de prêches à 11h et de bienséance. On nous assène qu'il existe des Règles, que la Science-Fiction serait une forteresse sublime, imprenable, avec ses Codes qu'On Ne Peut Remettre en Question. On nous assemble bien en rangs sous d'étranges chapelles en nous bassinant sur le besoin de faire connaître le Genre, le faire reconnaître et si possible, gonfler les ventes du dernier bouquin du Curé du coin. Olé. Et pourtant, pendant ce temps, nous sommes quelques uns, éparpillés un peu partout, la plupart isolés, partagés entre le sentiment d'avoir une objection à faire et l'idée saugrenue de ne pas du tout être à notre place. Soit parler, soit partir. Ça ou accepter le discours des gens qui se plaignent du ghetto tout en en construisant ses murs.
Le bazar déclenché autour de la préface de Retour sur l'Horizon (cette fois, je vous épargne les liens) est assez significatif du problème : que quelqu'un, même de la trempe de Serge Lehman, ose dire que la science-fiction (et, avouons-le, la fantasy, le fantastique, tous les bidules et les machins qui échappent à un moment ou à un autre au réel) n'est plus suffisante en soi et aussitôt tombent ses Défenseurs.
Le plus surprenant (j'avoue avoir été pris de court, je ne m'y attendais pas), c'est l'incroyable soubresaut militantiste et fielleux de ces même Défenseurs de la SF qui auront retourné comme une chaussette le discours qui visait à les critiquer. Même grammaire, même stratégie et diffusant sous les habits du progressisme le propos strictement inverse. J'en tirerais presque mon chapeau si le couvre-chef ne me faisait pas défaut.
M'est avis que ce jeu constitue la goutte d'eau faisant déborder le vase de Fabrice Colin. Dans son article, on notera les multiples références à l'anthologie de Serge Lehman.
Remarquez que nous (les personnes dont je partage la sensibilité et pour qui je ne me tromperais pas de beaucoup en disant qu'elles constituent le lectorat cible du Moon) aurons fait le jeu du conservatisme : reconnaissez qu'à force de mélanger béatement les qualificatifs d'élitistes, de pseudo avant-garde ; à faire des amalgames sur des poses faussement engagées mais finalement neutres, nous avons fait le jeu du conservatisme. Vraiment : élitiste en quoi ? D'où cela sort-il ? Et l'avant-garde, vous plaisantez ? Parlez plutôt de retard, de retard alarmant qui nous affecte tous. Nous ne valons pas plus en nous reposant sur des lauriers vaguement contestataires ou en laissant passer des propos qu'un bloc ultra-conservateur nous prêterait.
Mais après ? N'est-il pas temps d'affirmer une certaine identité ?
Il faudra donc bien, à un moment ou à un autre, sortir du bois. Les pronostics sont simples :
1 - Le milieu reste en l'état, nous nous aimons tous et, allez, allons nous faire tatouer une dédicace de Van Vogt sur la fesse gauche ;
2 - Nous coupons les ponts, nous déclarons le schisme (quitte à rester dans le lexique du religieux), nous allons voir ailleurs si nous y sommes et nous formons une nouvelle bulle ;
3 - On légitime une SF moins sectaire, on l'oxygène et on, pardon, vous tolérez cette manière de l'aborder.
Nous sommes nombreux à partager une certaine sensibilité ; sensibilité qui n'est certainement pas nouvelle, mais qui n'a pas été partagée à ce point depuis longtemps. Le désir est réel et ne doit pas virer à l'aigreur à force de rester silencieux. Notre défaut, aujourd'hui ? À force de ne pas oser prendre la parole, de ne pas partager ce qui nous travaille et ce que nous avons envie d'exprimer, les mots nous font défaut. Aujourd'hui, nous faisons face à un noyau solide, structuré, solidaire et dont l'argumentaire se compose d'une quantité insondable d'autorités, de citations et de discours parfaitement rôdés depuis trente ans... Et nous sommes incapables d'y opposer une parole solide.
Si la science-fiction élargie doit se diluer, cela ne signifie pas sa mort. Et, à bien y réfléchir, il ne s'agit pas tant de la diluer que d'en faire tomber ses murs, de la rendre visible depuis l'extérieur, l'accepter floue, indéfinie. Notre underground est mort et alors ?
Maintenant, modérons le titre racoleur de l'article : ce n'est pas tant la fin de l'underground Science-Fictif que sa mise en réseau avec une constellation d'autres milieux insulaires. Tous ces petits laboratoires que nous avons cru à jamais invisibles les uns aux autres. Ce que Francis Berthelot appelait transfictions n'est que le prototype de ce qui vient. Évacuons tout nombrilisme : ce débat ne concerne pas seulement la littérature ou l'illustration ; il est large, généralisé. Il ne s'agit pas tant de globalisation et de neutralisation de la culture que, bien au contraire, de son enrichissement par son exposition à des sensibilités inédites.
Enfin, puisque cet article n'a pour vocation qu'être une amorce de réflexion, je vous invite à lire les premiers développements de Systar sur le site éponyme :
« La troisième dépossession ».
... Ainsi que l'intervention salvatrice d'Epikt, toujours au même sujet :
« Contre la science-fiction ? Vraiment ? »
Détail intéressant, le propos tenu ici pour certainement être appliqué à d'innombrables niches.
Exceptionnellement, je ferme les commentaires.
D'ici, vous pouvez lire :
« EVE - Prosopagnosia » (contenu plus récent)...
« Lunes d'Encre, portraits » (contenu plus ancien).
... Ou, bien sûr, vous pouvez rejoindre la page d'accueil du site.
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