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mardi 3 novembre

La fin de l'underground

Par

Daylon

, in

General

Aujourd'hui, petite entorse au débit constant du Moonmotel.
Aujourd'hui, je vous laisse en compagnie d'un copieux article.
Je me suis longtemps contenté d'interventions lapidaires sur les forums en me disant que cela ne valait pas vraiment la peine de développer mes griefs vis à vis de la Science-Fiction, du fandom et de tous les machins orbitant tout autour. Et puis, à force d'en parler à droite et à gauche, à voir que certaines opinions partagées ne sont jamais exprimées, on se dit qu'il faudra bien à un moment ou à un autre que ça sorte. Jusqu'ici, j'ignorais comment et à vrai dire, j'avais encore du mal à formaliser correctement ma pensée. Et le temps passe.

L'avenir précisera le timing exact, mais nous sommes à la veille d'une belle tempête dans un verre d'eau. Nous verrons des dizaines de pages de forums gavées de réactions indignées ; nous les verrons ponctuées de vannes à l'emporte-pièce et de traits d'esprit à l'avenant.
La plume de Fabrice Colin en sera la cause, suite à son article fraîchement publié sur le Cafard intitulé « esthétique du lâcher-prise », que je vous laisse lire avant de reprendre ici.

Et puisque je suis le premier à me plaindre du manque de prise de parole dans un milieu où domine la voix chevrotante du genre qui nous intéresse ici, je me dois à mon tour d'y aller de mes deux sous. Considérez ce qui suit comme un devoir de tea boy.

À noter que cet article est partie intégrante d'un faisceau de réflexions autour de la question de l'avenir de la Science-Fiction :
1. Systar, « La troisième dépossession » ;
2. Epikt, « Contre la science-fiction ? Vraiment ? »
.

1.


Nous étions incapables de mettre le doigt dessus. À vrai dire, nous devions bien le ressentir, là, ce poids insupportable au fond de l'estomac ; se découvrir un peu las, désarmé, se dire que ce n'est peut-être pas très important, que la planète continue de tourner et qu'on n'y changera rien. Pourtant, le besoin est impérieux, justifié par des convictions que nous découvrons à peine.

Ce qui n'était que des allusions, des traits brefs ou des détours pratiques dans les conversations forme maintenant les prémisses d'un propos à développer. Ce genre, on le nomme la SF-F-F, qu'on réduit parfois à Science-Fiction, qu'on étend d'autres fois à l'Imaginaire.
Soit le genre.
Ainsi, nous voudrions le jeter aux orties et dans la même seconde le voir s'épanouir. Où donc se situe le problème ? Cette fichue SF ne nous satisfait-elle plus du tout ?
Ou voulons-nous y apporter quelque chose que des "syndics" autoproclamés refusent ? Sommes-nous sans le savoir sur le point de fabriquer un autre genre, détruisons-nous le premier, ou sommes-nous tout simplement sur le bord du gouffre et à quelques secondes de l'oubli ?

2.


Plus gênant et à bien y réfléchir,on ne se pose jamais la question que pour le domaine franco-français. Ça (cela?) devrait nous mettre la puce à l'oreille : le problème est d'ordre structurel, il concerne les personnes et le rapport qu'elles ont avec la culture qu'elles consomment ou produisent. Ce sont les articulations du genre comme domaine d'activité qui posent problème.

Doit-on alors se satisfaire de l'état actuel des choses ? En a-t-on encore seulement quelque chose à foutre ?
Je parle ici de SF, mais par pure intuition, je ne pense pas qu'elle soit la seule concernée : ce n'est pas tant une tempête dans un verre d'eau qu'un phénomène répété sur une infinité de petites scènes locales.

Pour reprendre les propos de Fabrice Colin, nous avons affaire à une « dynamique de glorification quasi systématique des acteurs du milieu, outrances sémantiques à l’appui », ce que nous pourrions aussi assimiler à un dogme, rien de moins et avec tout ce que cela compte de patriarches, de routards évangélistes, de prêches à 11h et de bienséance. On nous assène qu'il existe des Règles, que la Science-Fiction serait une forteresse sublime, imprenable, avec ses Codes qu'On Ne Peut Remettre en Question. On nous assemble bien en rangs sous d'étranges chapelles en nous bassinant sur le besoin de faire connaître le Genre, le faire reconnaître et si possible, gonfler les ventes du dernier bouquin du Curé du coin. Olé. Et pourtant, pendant ce temps, nous sommes quelques uns, éparpillés un peu partout, la plupart isolés, partagés entre le sentiment d'avoir une objection à faire et l'idée saugrenue de ne pas du tout être à notre place. Soit parler, soit partir. Ça ou accepter le discours des gens qui se plaignent du ghetto tout en en construisant ses murs.

Le bazar déclenché autour de la préface de Retour sur l'Horizon (cette fois, je vous épargne les liens) est assez significatif du problème : que quelqu'un, même de la trempe de Serge Lehman, ose dire que la science-fiction (et, avouons-le, la fantasy, le fantastique, tous les bidules et les machins qui échappent à un moment ou à un autre au réel) n'est plus suffisante en soi et aussitôt tombent ses Défenseurs.
Le plus surprenant (j'avoue avoir été pris de court, je ne m'y attendais pas), c'est l'incroyable soubresaut militantiste et fielleux de ces même Défenseurs de la SF qui auront retourné comme une chaussette le discours qui visait à les critiquer. Même grammaire, même stratégie et diffusant sous les habits du progressisme le propos strictement inverse. J'en tirerais presque mon chapeau si le couvre-chef ne me faisait pas défaut.
M'est avis que ce jeu constitue la goutte d'eau faisant déborder le vase de Fabrice Colin. Dans son article, on notera les multiples références à l'anthologie de Serge Lehman.

3.


Il faut bien préciser une chose : je vise aussi, quelque part, des gens qui me sont chers. Je ne pense pas que l'amitié nous fasse forcément l'économie de la critique. Et je sais aussi que les personnes concernées sauront se reconnaître : ce sujet de discussion est revenu à plusieurs reprises ces derniers jours, semaines ou mois. Tenir absolument à ménager la chèvre et le chou n'est pas une solution. Ce n'est que repousser l'échéance et aggraver les dégâts qui seront forcément causés à un moment ou à un autre. Il est maintenant nécessaire, essentiel, voir carrément vital de le déplacer sur la place publique. Je ne prétends pas que nous avons forcément raison, nous ne le saurons qu'avec le recul, mais pour cela il faut absolument opposer un discours critique qui contrevienne au consensus. Nous ne pouvons pas attendre les bras croisés en pensant que tout le monde oubliera et rentrera docilement chez soi. Ce qui est écrit sur les réseaux demeure. Un forum n'est pas une messagerie instantanée : son contenu est archivé, sera lu, compulsé, deviendra en partie un matériau de réflexion. Ce que nous laissons passer aujourd'hui, nous le paierons dans les années à venir. Alors, quoi ? Pensez-vous réellement que votre avis ne compte pas ? Vous, ce petit "vous", les auteurs ou éditeurs (oui, je vous vois, derrière votre écran), pensez-vous qu'ainsi vous signerez plus de contrats, vendrez plus de livres ? Et le jour où tout sera parfaitement lisse, où tout se vaudra à valeur parfaitement égale et insignifiante, pensez-vous vraiment que vous attirerez la sympathie de tous ?

Remarquez que nous (les personnes dont je partage la sensibilité et pour qui je ne me tromperais pas de beaucoup en disant qu'elles constituent le lectorat cible du Moon) aurons fait le jeu du conservatisme : reconnaissez qu'à force de mélanger béatement les qualificatifs d'élitistes, de pseudo avant-garde ; à faire des amalgames sur des poses faussement engagées mais finalement neutres, nous avons fait le jeu du conservatisme. Vraiment : élitiste en quoi ? D'où cela sort-il ? Et l'avant-garde, vous plaisantez ? Parlez plutôt de retard, de retard alarmant qui nous affecte tous. Nous ne valons pas plus en nous reposant sur des lauriers vaguement contestataires ou en laissant passer des propos qu'un bloc ultra-conservateur nous prêterait.

Mais après ? N'est-il pas temps d'affirmer une certaine identité ?

Il faudra donc bien, à un moment ou à un autre, sortir du bois. Les pronostics sont simples :
1 - Le milieu reste en l'état, nous nous aimons tous et, allez, allons nous faire tatouer une dédicace de Van Vogt sur la fesse gauche ;
2 - Nous coupons les ponts, nous déclarons le schisme (quitte à rester dans le lexique du religieux), nous allons voir ailleurs si nous y sommes et nous formons une nouvelle bulle ;
3 - On légitime une SF moins sectaire, on l'oxygène et on, pardon, vous tolérez cette manière de l'aborder.

Nous sommes nombreux à partager une certaine sensibilité ; sensibilité qui n'est certainement pas nouvelle, mais qui n'a pas été partagée à ce point depuis longtemps. Le désir est réel et ne doit pas virer à l'aigreur à force de rester silencieux. Notre défaut, aujourd'hui ? À force de ne pas oser prendre la parole, de ne pas partager ce qui nous travaille et ce que nous avons envie d'exprimer, les mots nous font défaut. Aujourd'hui, nous faisons face à un noyau solide, structuré, solidaire et dont l'argumentaire se compose d'une quantité insondable d'autorités, de citations et de discours parfaitement rôdés depuis trente ans... Et nous sommes incapables d'y opposer une parole solide.

4.


Le genre, dans son sens élargi, souffre largement d'une étroitesse de lecture. On dit régulièrement qu'il est nécessaire de posséder un certain bagage pour lire de la science-fiction (ce qui est vrai), mais je pense que la SF manque aussi d'un bagage très particulier : l'absence totale de souplesse dans la lecture.
Même les journalistes censés "porter la bonne parole" de la science-fiction sont des purs produits du genre et l'on se désole pour avoir cru jadis, bluffé par l'habit de lumière de la branchouillardise parisienne et/ou de l'autorité journalistique, que cette sensibilité trouverait écho. Et le problème ne concerne pas tant leur travail (certains demeurent très bons, d'autres respirent la malhonnêteté ; je vous laisse distribuer les bons points) que cette fameuse grille de lecture rigide, granitique, aujourd'hui étouffante.
Aujourd'hui, ce que nous cherchons à apporter, je crois, c'est, dans l'image ou l'écriture, dans tout ce qui touche au genre, de nouvelles grilles de lecture. Être capable par exemple de lire un texte pour son paratexte, de lire entre les lignes, de saisir des symboles et de fluidifier les transitions entre tous les genres à notre portée. Ne pas se contenter des codes rassurants sans quitter la science-fiction mais ne surtout pas s'y limiter, regarder ailleurs, voir plus grand, gagner une ambition qui fait défaut à tout le monde. Ne plus attendre sagement sur le banc de l'Église de la Science-Fiction, mais explorer, chercher les limites du monde, oser l'échec, tenter le voyage vers les Indes par l'ouest.

Si la science-fiction élargie doit se diluer, cela ne signifie pas sa mort. Et, à bien y réfléchir, il ne s'agit pas tant de la diluer que d'en faire tomber ses murs, de la rendre visible depuis l'extérieur, l'accepter floue, indéfinie. Notre underground est mort et alors ?

Maintenant, modérons le titre racoleur de l'article : ce n'est pas tant la fin de l'underground Science-Fictif que sa mise en réseau avec une constellation d'autres milieux insulaires. Tous ces petits laboratoires que nous avons cru à jamais invisibles les uns aux autres. Ce que Francis Berthelot appelait transfictions n'est que le prototype de ce qui vient. Évacuons tout nombrilisme : ce débat ne concerne pas seulement la littérature ou l'illustration ; il est large, généralisé. Il ne s'agit pas tant de globalisation et de neutralisation de la culture que, bien au contraire, de son enrichissement par son exposition à des sensibilités inédites.

Enfin, puisque cet article n'a pour vocation qu'être une amorce de réflexion, je vous invite à lire les premiers développements de Systar sur le site éponyme :
« La troisième dépossession ».
... Ainsi que l'intervention salvatrice d'Epikt, toujours au même sujet :
« Contre la science-fiction ? Vraiment ? »
Détail intéressant, le propos tenu ici pour certainement être appliqué à d'innombrables niches.

Exceptionnellement, je ferme les commentaires.

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